Il y a dans le titre de ce cinquième album une citation du Kantik Ar Baradoz, cantique breton du paradis : « berr gavan an amzer, hag ar poanioù dister / o soñjal deiz ha noz, e gloar ar baradoz » — le temps paraît court et les peines légères quand on pense jour et nuit à la gloire du paradis. On ne pouvait trouver épigraphe plus juste pour un disque qui, malgré ses couleurs sombres et ses racines dans la coldwave la plus austère, traverse par moments quelque chose qui ressemble à de la lumière.
Une renaissance, pas une compilation
Gilles Le Guen, le chanteur et âme de DENNER, l'annonce sans ambiguïté dans la présentation du disque : E Gloar Ar Baradoz n'est ni un best-of ni une rétrospective. C'est la refondation d'un groupe. Formé à New York en 2010 et depuis ancré à Rennes, DENNER sort ici son cinquième album dans une configuration inédite, avec deux musiciens qui apportent un poids de légende : Pierre Corneau à la basse (Marc Seberg, KaS Product Reload) et Tons aux synthétiseurs et aux arrangements (St. Lô). Le projet réunit donc sous une même bannière des trajectoires essentielles de la new wave et de la coldwave françaises.
L'album traverse les deux premiers chapitres de la discographie de DENNER — les couleurs shoegaze-wave de Nouvelle Bretagne et le romantisme européen de Drifting Canticles — pour en tirer quelque chose de nouveau : une énergie, une légèreté amère, une joie crépusculaire. La formule semble paradoxale. Elle fonctionne.
Pierre Corneau : une basse qui a de la mémoire
Pour les lecteurs de GraveBasse, le nom de Pierre Corneau n'est pas inconnu — nous lui avions consacré une interview à l'occasion de son travail avec KaS Product Reload. Sa basse est une signature : jeu au médiator, attaque franche, lignes qui soutiennent sans envahir. Dans l'univers de Marc Seberg, elle avait contribué à forger ce son que les amateurs britanniques avaient qualifié de « French Joy Division ». Ici, il retrouve ce rôle d'architecte discret du bas du spectre, laissant au chant et aux synthés tout l'espace dramatique nécessaire.
Le tracklisting
L'album se déploie sur 12 titres en version CD (10 sur vinyl, avec Refuelled et 1982 en bonus) :
Drifting Canticles
She Radiates Darkness
Ultima Thulé
Inner Voices (feat. Philippe Pascal)
Speak Low
Refuelled (bonus CD)
1982 (bonus CD)
I Will Remain in the Light
Shades & Parasols
Turbulence
Heart and Soul
In Limbo
Le disque s'ouvre sur une tension lente et s'achève dans un suspens qui ne se résout pas vraiment — et c'est voulu. Entre les deux, Inner Voices constitue le moment le plus bouleversant : enregistrée avec Philippe Pascal (Marquis de Sade, Marc Seberg), disparu en septembre 2019, la pièce prend une dimension testamentaire que le groupe assume pleinement, hommage à une voix qui appartient au panthéon de la chanson sombre française. Le contraste avec l'élan de I Will Remain in the Light est saisissant — deux façons d'envisager la perte, l'une dans la douleur retenue, l'autre dans une résolution presque lumineuse.
La reprise de Heart and Soul de Joy Division est l'autre point fort du disque : le groupe ne cherche pas à rivaliser avec l'original mais à l'habiter autrement, avec la distance et l'affect propres à DENNER.
E Gloar Ar Baradoz est un disque qui prend son temps et le vôtre. Il ne séduit pas à la première écoute par des accroches immédiates mais par une atmosphère qui s'installe, des basses qui résonnent après que la musique s'est tue, et cette conviction sincère que la cold wave n'a pas encore dit son dernier mot. Avec Pierre Corneau comme complice de scène et d'enregistrement, DENNER offre au genre une production soignée et une profondeur de champ qu'on lui accorde rarement.
À écouter si vous aimez : Marquis de Sade, Marc Seberg, The Chameleons, Echo & the Bunnymen, Joy Division.
📀 E Gloar Ar Baradoz — Meidosem Records (réf. SEA028LP / CD) — sorti le 29 mai 2026 🔗 denner.bandcamp.com